Samedi 6 décembre, l’association Declicollectif propose un théâtre-forum autour de la parentalité. Dans les locaux du café des enfants, à Lille Fives, on joue du théâtre d’improvisation pour reconnaître les mécanismes de l’épuisement parental, pour en parler, pour ne pas rester seul•e.
Agenouillée sur le carrelage nu, une femme ramasse des jouets et les fourre dans une caisse. Un homme, assis confortablement, la regarde faire, passif et dominateur. « Qu’est-ce que ça vous évoque ? » demande Marylène, la metteuse en scène du collectif. « une vie normale » : la réponse fuse dans le public, accueillie par des rires . Une autre voix s’élève : « une vie vécue, mais pas une vie normale. »
Dans une grande salle blanche, sous le faux plafond et les spots carrés, une vingtaine de personnes sont rassemblées. Sur leurs chaises blanches en plastique, elles forment le parterre d’un théâtre particulier. Le théâtre de l’opprimé, ou théâtre-forum.
Pensé comme un outil de transformation sociale, on y rend visible des conflits, des situations de domination ou d’oppression. Puis on invite le public à s’exprimer, voire à entrer dans la scène pour mettre en jeu sa stratégie, sa solution..
Raphaël Martin, membre du Déclicollectif, explique : « On en est à notre deuxième théâtre-forum ici. L’idée, c’est de dénouer des situations d’oppression en impliquant directement les participants. Les scènes sont tirées des témoignages des parents qu’on a interrogés. On veut montrer qu’on peut toujours agir. »
S’entraîner à réagir
La pluie d’un décembre lillois bat sur les grandes fenêtres qui donnent directement sur la rue brique et grise. Une femme vêtue d’un léger voile beige remue un landau d’un geste doux et flegmatique. La petite horloge décorée d’oiseaux indique 10:30. Une autre scène commence.
Dans une salle d’attente, un enfant est turbulent. Sa mère essaye de bien faire pour le calmer mais perd ses moyens, mise sous pression par une tierce personne qui la harcèle : elle veut qu’elle fasse taire son enfant. Le père est présent, mais ne fait rien.
Layla*, venue assister à l’atelier, se lève du public et devient comédienne pendant cinq minutes. Son idée de départ : dire au père d’agir aussi. Et pourtant, au fur et à mesure que la scène se déroule, fustigée par l’autre comédienne, elle n’arrive pas à faire réagir le père. Comme mécaniquement, elle reprend le rôle de la mère qui gère tout toute seule. Même dans une scène de théâtre d’improvisation, radoucir un enfant, calmer une personne énervée et secouer un père tout à la fois, n’est pas si simple.
Mais ici, on peut tout essayer. Pour Matthieu Anquez, membre d’une autre association de théâtre-forum, cet atelier est “ un moyen d’expérimenter dans un cadre virtuel des solutions pour s’extirper d’une forme d’oppression. Le but, c’est que lorsque ça arrive dans la vraie vie, on se soit entraîné à réagir. Que ça devienne presque instinctif.”
Mais cette forme d’action a ses limites : “ le problème c’est de faire venir les gens. Le théâtre, ça fait peur” affirme Mathieu. Si une vingtaine de personnes étaient là aujourd’hui, ce n’est pas toujours le cas. Et dans la salle, lorsque l’on demande si quelqu’un veut venir jouer dans la scénette, les corps se raidissent, les regards s’évitent. La peur de se mettre en scène reste souvent présente, mais jamais insurmontable.
À son tour, Agnès* décide de changer les choses dans la scène qui se joue sous ses yeux. Elle devient actrice et choisit d’incarner une témoin active. Elle ne connaît pas la mère en difficulté mais intervient pour l’aider, la soutenir face aux autres. Quand elle se rassoit, fière d’elle, elle s’exclame à sa voisine : “tu vois, j’étais tout le temps confrontée à ce genre de situation. Mais j’ai jamais pris la parole pour défendre une mère, on sait jamais comment les gens vont réagir. Là au moins ça permet de tester.”
Hadiaratou Togo et Louna Ledorze