Une cuisine partagée, une grande salle à manger, des espaces de repos ou des cabinets médicaux… l’Abej Solidarité – association spécialisée dans la lutte contre l’exclusion des personnes sans domicile fixe – a investi ce lundi 1er décembre ses nouveaux locaux, à Lille-Sud. Plongée à l’accueil de jour le temps d’une matinée.
C’est une grande salle calme, lumineuse et moderne, qui apparaît lorsque bénévoles, salarié·es et bénéficiaires, ouvrent la porte des locaux de l’Abej Solidarité aux alentours de huit heures. Une quarantaine de personnes accueillies est en train de prendre son petit-déjeuner : café chaud, pain frais, fromage ou confiture… Chacun·e prend place autour de tables en bois espacées. Certain·es vaquent à leurs occupations (lecture du journal, écoute de musique, sieste), tandis que d’autres optent pour des moments de convivialité en groupe.
À l’accueil de jour, la majorité des personnes accueillies se connaît. « On voit souvent les mêmes personnes tous les jours, mais tout profil précaire est le bienvenu. Il n’y aucun critère requis contrairement à nos autres structures », explique Juliette Arslanian, stagiaire de direction au pôle accueil. Ce pôle compte trois autres établissements : le Point de repère (le Caarud), qui accompagne divers·es usager·es de drogue, la Halte de nuit, ouvert aux personnes sans domicile fixe à partir de 21 heures et la maison Corinne Masiero, spécialisée dans l’accueil des femmes sans-abri et sous emprise de drogue.
Une réponse aux besoins primaires
Outre le salon principal, Juliette Arslanian présente fièrement les nouveaux locaux : les cabinets infirmiers et médicaux, les bureaux de consultation psychologique et d’aide administrative ainsi que l’espace lessive, douches, et toilettes. Ici, à la demande des personnes accueillies, il y a des toilettes à la française, et des toilettes turques : « On organise régulièrement des réunions pour savoir ce dont chaque bénéficiaire nécessite ou aimerait améliorer. Plusieurs femmes voulaient des toilettes turques, comme lorsqu’elles étaient chez elles », précise la stagiaire de direction.
Parmi les demandes entendues par la direction, il y a aussi un espace extérieur pour les animaux, actuellement en construction, « pour ne pas que la présence d’un chien ou d’un chat soit une barrière à l’entrée ». François, bénévole et lui-même sans domicile fixe depuis 17 ans, se réjouit que cette problématique soit aussi considérée. Sweetie, son chat de quatre ans au pelage blanc et gris est la vedette du lieu. « Hey Sweetie », « Wesh chatoune », peut-on entendre. « Elle est sociable comme son maître ». Assis autour d’une table au centre de la pièce, il est régulièrement interrompu par des checks ou des serrages de main, ce qui l’amène à préciser : « C’est le plus important le social, comme la courtoisie. C’est pour ça que je suis bénévole à l’Abej, à Entourage ou à la Cloche – associations de lutte contre l’isolement et la grande précarité ».
« Ici, on réapprend les règles en collectivité pour se réinsérer »
« Je viens tous les jours. C’est important parce qu’on recrée du lien social – tu vois je parle bien, hein ! – et surtout, on réapprend à vivre avec des vraies règles de collectivité », témoigne Prescillia qui, à 32 ans, vit sans domicile fixe depuis près de dix ans. « Je suis une vieille SDF moi, je connais les règles de la rue. On en a vu des choses passer, des agressions, des meurtres… Et puis, en tant que femme c’est compliqué ». Elle évoque la violence de la rue et le repli sur soi, notamment chez les femmes. « Avant dans nos anciens locaux, les femmes étaient moins visibles et quand elles venaient, elles se cachaient sous un manteau. Depuis l’ouverture, on en voit davantage. Qu’elles osent venir, c’est une vraie réussite », témoigne Vincent Morival, directeur du pôle accueil de l’Abej, le regard tourné vers la pièce empli de fierté.
Ce lieu de sociabilité conçu par l’association se veut aussi être un lieu de réinsertion. « François, on va imprimer tes papiers ? », interpelle une assistante sociale. Ses papiers sont en réalité des documents destinés à l’obtention d’un logement, les derniers ayant été abîmés par la pluie de ces dernières semaines. L’accueil de jour est vu comme un processus à plusieurs étapes, comme l’exprime Prescillia : être au chaud, bénéficier de soins médicaux physiques et psychologiques, se réintégrer socialement, reprendre confiance en soi, et se réinsérer, par le logement notamment. « On a été abîmé·es par la rue donc on perd parfois espoir. Mais je viens ici pour me réinsérer. D’ailleurs, comme titre tu pourrais mettre : L’espoir pour la réinsertion ».
Cette reconstruction sociale passe aussi par la libération de la parole. Il est 11h30 lorsque François se lève, prêt à accueillir les membres de l’association « Les Oubliés de la République » pour un atelier d’écriture organisé entre les deux organismes. Aux alentours de midi, la salle d’accueil se vide alors, entre les participant·es à l’activitéet celleux parti·es trouver à manger pour le repas.